lundi 3 janvier 2011

La Rivière


Une cinéaste (incarnée par Ann Hui) tourne une scène de noyage au bord d’une rivière. Par souci de précaution, un mannequin est employé mais cela ne satisfait pas la réalisatrice. Le mannequin en plastic ne se meut pas comme elle le veut et fait refaire la scène au grand dam de ses techniciens. La pause déjeuner est annoncée. Pendant son repas et entre deux clopes, la cinéaste remarque un jeune homme habillé tout en blanc. Il venait de rencontrer l’assistante de la réalisatrice et sont venus ensemble voir le tournage. Elle propose au jeune homme (Lee Kang-sheng) de faire le noyé. Il ne sait pas nager, il n’aura qu’à flotter. La prise est bonne. L’assistante amène Kang-sheng à l’hôtel pour qu’il se nettoie, puis ils font l’amour.

Un homme (Miao Tian) est allongé une serviette autour de la taille. Il est au sauna. Une main se glisse sur sa cuisse, main qu’il rejette. Il part prendre une douche, rentre chez lui, prépare à manger, repasse sa chemise, sort acheter des victuailles et croise dans la rue Kang-sheng qui tombe de son scooter juste devant lui. Une femme (Lu Yi-ching) travaille comme liftière dans un grand magasin. Elle doit sourire aux clients qui rentrent et sortent constamment de l’ascenseur. A l’appartement, Shan-keng commence à se plaindre d’une douleur au cou qu’il n’arrive plus à tenir sa tête. Elle va l’amener voir un guérisseur. L’appartement est sujet à des fuites d’eau qui vient du voisin du dessus. L’homme tente d’y remédier.

Kang-sheng est le fils de cet homme et de cette femme. Ils ne se parlent pas beaucoup, communiquent à peine. Le père et la mère semblent d’ailleurs séparés, ils font chambre séparée et ne mangent plus ensemble. Mais chacun va tenter d’aider le fils. Le père va par exemple tenir le cou du fils lors de ses déplacements en scooter. Personne ne réussit à le soigner, il commence à souffrir de plus en plus, la douleur n’arrive pas à être atténuée. Rien ne marche, ni les piqûres, ni les massages. La tête de Kang-sheng semble vouloir prendre son indépendance. Elle ne répond plus au reste du corps et se désarticule. L’acteur fétiche de Tsai Ming-liang avec son corps si particulier, si étrange, son corps brun musclé et fin surmonté d’une grosse tête aux yeux qui ne cessent d’être ébahis font merveille.

Le style de Tsai Ming-liang est connu et identifiable immédiatement. Il s’agit moins pour lui de plan séquence que de donner à chaque scène la durée qui lui permet de s’épanouir. Le spectateur va rentrer dans cette famille désunie, qui n’a plus rien à se dire et se mettre à l’épreuve de ces fluides qui ne se cessent de couler pour donner une atmosphère quasi fantastique. De la rivière polluée qui donne ce mal à Keng-sheng à l’eau qui tombe goutte à goutte dans le seau tandis que le père essaye de dormir en passant par les flots d’urine du père, tout est signe de dérèglement. La famille n’est pas dans La Rivière synonyme de bien être, c’est au contraire une cage de laquelle chaque personnage ne cessera de vouloir sortir. On met du temps à comprendre qu’ils forment une famille. Rien ne l’indique. Ils ne se croisent jamais dans l’appartement. Or, c’est la maladie qui va les réunir, comme si le mal était leur lien.

Le père, la mère et le fils vont chercher l’issue dans la sexualité. Plutôt que de s’engluer dans leur quotidien, ils fuient. La mère n’arrive pas à se faire aimer de son amant. Le père couche avec des jeunes hommes qui ne veulent pas lui pratiquer une fellation. Le fils écoute, à travers le mur, ce que fait sa jolie voisine. Le sexe n’est pas heureux et ils auront beau se laver, ils se sentent souillés. La frustration sexuelle est une malédiction tout autant que la maladie articulaire de Kang-sheng et atteindra son point limite dans la scène où le père masturbe son fils dans le sauna sans savoir sue c’est lui. L’univers que décrit La Rivière est sinistre, ou plutôt, Tsai Ming-liang met en scène de manière radicale (longs plans, absence de musique, dialogues rares) mais sublime (chaque plan est harmonieusement construit) des personnages profondément désespérés.

La Rivière (河流, Taiwan, 1997) Un film de Tsai Ming-liang avec Lee Kang-sheng, Miao Tian, Lu Yi-ching, Chen Shiang-chyi, Lu Hsiao-lin, Ann Hui.

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